Complément alimentaire contre le burn-out ou le Mirage de Perlimpinpin 

Publié le : 26/05/2015 26 mai Mai 2015

Coup de comm’ de génie, effet placebo de masse

Anbosyn® (pour anti-burn-out syndrome) est un complément alimentaire composé d’extraits de racines d’eleuthérocoque (vertus relaxantes), d’extrait de melon (riche en anti-oxydants), de protéines de lait et de taurine (effet stimulant).

2 comprimés par jour pendant 3 mois. A peu près 30 euros la boîte de 60 comprimés. Soit un programme à 90 euros.

Seule indication sur la boîte : « fatigue professionnelle », et une petite allégation : « L’extrait d’Eleuthérocoque contribue à une bonne énergie mentale et physique(1) ».

Anbosyn® fait un carton. De nombreux pharmaciens sont en rupture de stock. Tout le monde en parle, tout le monde en veut, il paraît que ça marche.

Je me rends donc à la pharmacie ce matin. Moi aussi je veux ma boîte. J’ai peur de ne pas en trouver : dans le 8e arrondissement de Paris, les gens sont potentiellement très stressés professionnellement. Je demande à la pharmacienne si elle a ce nouveau produit contre le burn out. Elle bondit tel un diable de sa boîte pour me présenter le petit nouveau. Il est en tête de gondole.  Oui, c’est pour moi, oui le travail c’est difficile, oui j’en ai marre et je dors mal. Elle me dit que c’est génial, de nombreux dirigeants du quartier en prennent, c’est efficace et du coup ils en rachètent. Son discours est stéréotypé. Elle n’écoute pas mes réponses et ne me conseille à aucun moment de parler de mon mal être à quelqu'un, un médecin ou un psychologue par exemple.

Lorsque je lui demande si ce n’est pas un médicament, elle me répond non, c’est un produit naturel, à base de plantes, mais de nombreux médicaments sont justement à base de plantes…

Qu’est-ce donc que la magie Anbosyn® ? L’extrait d’eleuthérocoque (substance principale du produit) va-t-il me sauver de mon ras-le-bol du bureau en contribuant à me refaire un esprit sain dans un corps sain (si tant est qu’il ne l’ait jamais été) ? Avant de m’aventurer à prendre ces petits cachets qui, dans l’absolu, ne pourraient me faire que du bien (a priori, pas d’effet indésirable pour les compléments alimentaires – sinon ils n’en sont pas), je préfère mener ma petite enquête…
 

Qu’est- ce que le burn out ?


Le burn out, ou syndrome d’épuisement professionnel, est, comme son nom l’indique, lié à un état de mal-être au travail. 3 à 3,5 millions de français en souffriraient.

Dans les grandes classifications de référence des troubles mentaux (CIM-10 et DSM-V), ce syndrome(2) n’est pas reconnu comme une maladie mentale, mais comme un trouble de l’adaptation. Dans la CIM-10, il figure à la catégorie des « Problèmes liés à la difficulté de gérer des évènements de vie(3) », avec pour seul élément descriptif un « état d’épuisement vital(4)».

Il est, dans ces mêmes classifications, clairement distingué de la dépression, qui elle est considérée comme une pathologie. Un des traitements chimiques disponibles pour soigner cette dernière est, par exemple, les antidépresseurs (médicaments vendus exclusivement sur ordonnance).

Il n’est pas inscrit aux tableaux des maladies professionnelles du régime général et du régime agricole de la Sécurité sociale(5), mais peut être reconnu « hors tableaux » au titre des maladies psychiques, à l’issue d’un examen des situations au cas par cas.

L’étiologie du syndrome serait liée à des contraintes psychosociales trop importantes dans un environnement de travail stressant. Les trois caractéristiques communément admises en sont l’épuisement (psychique, émotionnel et physique), la dépersonnalisation et la perte de l’accomplissement personnel. Ce syndrome est envisagé comme un processus évolutif, d’origine multifactorielle(6).

Il est à cet égard facile de comprendre que son apparition progressive est conditionnée par ce que vit une personne dans son travail, et comment elle le vit.

Les stratégies évoquées pour prévenir le syndrome d’épuisement professionnel tiennent à l’aménagement des conditions de travail, et à la redéfinition des objectifs individuels et des relations professionnelles(7) (8).

Il est dès lors difficilement concevable de pouvoir espérer le faire disparaître (pour ne pas dire en "guérir") en quelques semaines par la seule administration de substances, chimiques ou naturelles.
 

Qu’est-ce qu’un complément alimentaire ?


C’est une denrée alimentaire dont le but est de « compléter le régime alimentaire normal et qui constitue une source concentrée de nutriments ou d'autres substances ayant un effet nutritionnel ou physiologique (…) commercialisés sous forme de doses (…) (9)».

Un complément alimentaire est uniquement destiné à compléter l’alimentation. Il ne peut en aucun cas revendiquer, dans sa publicité et dans sa présentation, des propriétés de prévention, de traitement ou de guérison des maladies humaines(10).

Un complément alimentaire peut avoir un effet bénéfique sur la santé, mais cet effet est par essence modéré (dès lors que l’effet est significatif, on tombe dans la qualification de médicament – voir ci-dessous, ‘Qu’est-ce qu’un médicament’).

Les plantes présentes dans Anbosyn® sont connues, et leurs effets réputés tout à fait modérés(11).

L’objectif de l’étude clinique réalisée sur Anbosyn® est d’en mesurer les effets sur la symptomatologie du burn out(12). Les chercheurs n’ont investigué ni les effets pharmacologiques ni les mécanismes d'action du produit. Les résultats de cette étude montrent une amélioration significative, au bout de 12 semaines, de l’état des personnes ayant pris Anbosyn® par rapport à celles ayant reçu un placebo.

Cependant, les auteurs de l’étude précisent que cette amélioration peut être liée à deux facteurs (sans toutefois pouvoir déterminer la part de l’un et de l’autre ; ni les interactions entre les deux) : la présence de casozepine dans Anbosyn® (contenue dans l’extrait de racines d’eleuthérocoque, aux propriétés relaxantes) et la réalisation de longs entretiens avec un médecin, au cours desquels les participants ont pu s’exprimer librement sur leur ressenti en relation avec leur état d’épuisement professionnel. 

Qu’est-ce qu’un médicament ?


« On entend par médicament toute substance ou composition présentée comme possédant des propriétés curatives ou préventives à l'égard des maladies humaines (…) en vue d'établir un diagnostic médical ou de restaurer, corriger ou modifier leurs fonctions physiologiques en exerçant une action pharmacologique, immunologique ou métabolique (…)(13)».

A partir de cette définition, un produit est un médicament s’il possède des propriétés curatives ou préventives des maladies humaines (« médicament par fonction »), ou s’il est présenté comme tel (« médicament par présentation »).

Notion de médicament par fonction

Selon le juge communautaire, la qualification de médicament par fonction s’opère toujours au cas par cas, principalement au regard des propriétés pharmacologiques de chaque substance qui le compose(14), et également compte tenu de ses modalités d’emploi, de l’ampleur de sa diffusion, de la connaissance qu’en ont les consommateurs et des risques que peut entraîner son utilisation(15).

L’étude clinique menée sur Anbosyn® met en évidence un effet significativement bénéfique du produit sur la diminution de l’état d’épuisement professionnel. Cependant cette étude clinique n’a pas mesuré l’efficacité du seul produit, mais l’efficacité du produit couplé au suivi psychologique régulier des participants. Il n’est donc pas possible, au vu de cette étude, de conclure à une efficacité pharmacologique ou métabolique significative d’Anbosyn®.

Anbosyn® n’est, sans aucun doute, pas un médicament par fonction dès lors qu’aucun effet pharmacologique significatif n’a été démontré (et ce n’était d’ailleurs pas le but de son fabricant), ni ne peut être soupçonné au regard de sa composition (dès lors que l’effet des plantes autorisées dans ce complément alimentaire est présumé modéré).

Pourtant, il paraît que ça marche…
 

Notion de médicament par présentation

L’appréciation d’un médicament par présentation a pour objet la protection du consommateur. Elle est réalisée in concreto, à partir d’un faisceau d’indices sur les éléments qui composent cette présentation (emballage, présence d’une notice, revendication de traitement d’une pathologie, référence à des études cliniques, etc.)(17).

En l’occurrence, le site Internet d’Anbosyn® propose un lien vers un document qui s’apparente à une notice(18), et l’étude clinique réalisée est produite au soutien de son efficacité (« L’unique complément alimentaire ayant prouvé CLINIQUEMENT son efficacité contre le BURNOUT(19) »).

Anbosyn® ne répond-il pas à la définition de médicament par présentation ?

Oui mais voilà, le burn out n’est pas, au sens médical ni réglementaire, reconnu comme une maladie.

La Directive relative aux médicaments humains(20) ne donne pas de définition de la maladie. L’appréciation du juge ne se concentre pas tant sur la cible (la maladie, les sensations ou les états contre lesquels le produit est censé lutter), que sur les caractéristiques de présentation du produit ou ses effets potentiellement nocifs ou toxiques.

Autrement dit, finalement le juge n’a pas à se prononcer sur le fait de savoir si un certain état physique ou mental est une maladie ou non, pour déterminer si le produit examiné est un médicament ou non.
En l’occurrence, les éléments qui entourent la promotion d’Anbosyn® (notice, site Internet, étude clinique, articles de presse, vente en pharmacie, interview de l’investigateur de l’étude(21) ) tendent à en faire un médicament par présentation, même si la boîte indique uniquement « fatigue professionnelle ».
 

Des frontières mouvantes


La commercialisation des compléments alimentaires n’est pas soumise à autorisation(22). Les fabricants disposent d’une grande liberté pour la promotion de leurs produits. Il est par conséquent difficile de se démarquer dans le paysage touffu et peuplé de ce marché, dans une période où le consommateur privilégie la recherche du bien-être ‘au naturel’.

Les seules limites posées à cette commercialisation sont la composition du produit (il ne doit pas contenir de substances interdites ou pharmacologiques) et l’interdiction de revendiquer des propriétés curatives.

Le fabricant d’Anbosyn® a, de manière très habile, poussé la promotion au plus loin de ce que l’on peut faire pour un complément alimentaire destiné à ne pas soigner une maladie qui n’en est pas une. La production d’une étude clinique, dont la compréhension est difficilement accessible au consommateur moyen (si tant est qu’il la lise un jour), donne l’illusion d’un gage de rationalité(23). Les auteurs de cette étude y insistent pourtant sur l’importance primordiale d’un « accompagnement verbal » dans la prise en charge de l’épuisement professionnel.

Le fait qu'Anbosyn® rencontre un tel succès montre qu'il y a un « marché du burn out ». La manière dont il est présenté par tous (pharmaciens, journalistes(24), consommateurs) en fait un médicament par présentation, du seul fait que les ‘patients-consommateurs’ voient en lui un véritable ‘traitement’. Et ce ‘traitement’ semble avoir une efficacité au-delà de toute espérance raisonnable au regard de sa composition (étrange effet placebo contagieux).

Le cas Anbosyn® montre surtout la dureté du monde du travail, et une insuffisance de moyens (information, prise en charge médicale et/ou psychologique, mobilisation au niveau des ressources humaines internes à l’entreprise) pour répondre à la problématique de l’épuisement professionnel.

Alors…Anbosyn® ou pas Anbosyn® ?

Après rapide examen, nous avons un complément alimentaire qui, en 3 mois, aiderait à se remettre sur pied d'un syndrome qui s'est installé sur des années et qui peut potentiellement conduire certaines personnes en état de détresse ultime au suicide.

Or Anbosyn® est promu et reçu par le public comme un traitement curatif. Il répond donc à la définition de médicament, par présentation uniquement.

Sans minimiser les vertus des plantes médicinales et autres végétaux, de tels produits ne peuvent pas guérir les maux de l'âme, quel que soit l'intensité de l'effet placebo induit.

Donc non, je ne prendrai pas Anbosyn®. De toute façon mon syndrome était feint. Par contre je laisserai la boîte bien en évidence sur mon bureau, dès fois qu’elle ait le pouvoir, véritable celui-ci, d'insinuer dans l'esprit de mon patron l'idée géniale d'une belle augmentation, ou de vacances rondement méritées...

Laure Dusart
Avocate à La Cour
Cabinet SEA Avocats



1 - En théorie toutes les allégations de santé concernant les aliments (dont font partie les compléments alimentaires) doivent être autorisées sur la base d’un dossier de preuves scientifiques, en application du Règlement (CE) n°1924/2006. En pratique, les allégations de santé portant sur les effets des plantes médicinales n’ayant pas encore été examinées par la Commission Européenne, elles peuvent, de manière transitoire, être utilisées librement sous la responsabilité du fabricant dès lors qu’une demande a été enregistrée.
2 - Voir la définition de l’Académie de médecine (2015) : http://dictionnaire.academie-medecine.fr/?
3 - Traduction de l’auteur.
4 - Traduction de l’auteur.
5 - La question de la reconnaissance du burn out comme maladie professionnelle est actuellement débattue à l’Assemblée Nationale, dans le cadre de l’examen du Projet de loi relatif au dialogue social et à l’emploi.
6-  Voir http://www.ipubli.inserm.fr/bitstream/handle/10608/217/?sequence=13
7 - http://www.who.int/occupational_health/publications/newsletter/en/gohnet2f.pdf
8 -  Pour un exposé des causes et des moyens de prévention du burn out, voir le très complet et très récent Guide d’aide à la prévention de l’épuisement professionnel, publié le 21 mai dernier par le Ministère du travail : http://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/Exe_Burnout_21-05-2015_version_internet.pdf
9 - Décret 2006-352 du 20 mars 2006 relatif aux compléments alimentaires, article 2.
10 - Ibid., Article 8.
11 -  Les plantes contenues dans Anbosyn® figurent dans l’Arrêté du 24 juin 2014 établissant la liste des plantes, autres que les champignons, autorisées dans les compléments alimentaires et les conditions de leur emploi, sans aucune indication ni restriction particulière relative à leur utilisation. Ces mêmes plantes ayant été libérées du monopole pharmaceutique par le décret n°2008-841 du 22 août 2008, elles peuvent être commercialisées librement. Ces éléments tendent en faveur de leur relative neutralité.
12 - http://anbosyn.com/files/ANBOSYN%20Publication%20in%20Journal%20of%20International%20Medical%20Resarch%20-%20(anglais)%20.pdf)
13 -  Article L.5111-1 du code de la santé publique.
14 -  Cour de Justice de l’Union Européenne - CJUE 21 mars 1991, Delattre, aff. C-369/88, Rec. I-1487.
15 -  CJUE 21 mars 1991, Monteil et Samanni, aff. C-60/89, Rec. I-1547.
16 -  CJUE 15 nov. 2007, Commission c/ Allemagne, aff. C-319/05, Rec. I-9811 ; CJUE 15 janv. 2009, Hecht-Pharma, aff. C-140/07 ; CJUE 30 avril 2009, BIOS Naturprodukte GmbH c/ Saarland, aff. C-27/08 ; CJCE 5 mars 2009, Commission c/ Royaume d’Espagne, aff. C-88/07.
17 -  CJCE 21 mars 1991, Dalattre, aff.C-369/88, Rec. CJCE 1487, concl. Tesauro.
18 - http://anbosyn.com/files/Notice_ANBOSYN_04052015_v2%20copie.pdf
19-  http://www.victa-lab.com/actualites.html
20 -  Directive 2001/83/CE du Parlement européen et du Conseil du 6 novembre 2001 instituant un code communautaire relatif aux médicaments à usage humain.
21 - http://www.victa-lab.com/reportage.html
22 -  Au contraire de celle des médicaments, très réglementée et très contrôlée avant et après mise sur le marché.
23 -  Une ‘étude clinique’ englobe toute étude à vocation médicale ayant pour objet d’étude l’être humain. Elle est à distinguer d’une ‘recherche biomédicale’, strictement encadrée par le code de la santé publique, aux articles L.1121-1 et suivants. Une recherche biomédicale est une étude clinique, mais l’inverse n’est pas vrai. L’étude clinique sur Anbosyn® a été menée sur 3 mois, sur 87 patients, ce qui est relativement peu pour avoir un recul véritable sur les effets du produit.
24 -  Dans de nombreux articles pêchés sur Internet pour préparer celui-ci, les auteurs mélangent allégrement les termes « médicament »,  « complément alimentaire » ou « traitement » pour désigner Anbosyn®. Voir à titre d’exemples : http://www.c-yourmag.net/article/2015-04-28/burn-out-un-medicament-teste-au-chu-de-bordeaux-vient-de-sortir-13875



 

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